Jean-Mark à la créativité lessivée par le FOMO
- Julie Chwarzcianek
- 5 juil.
- 3 min de lecture

« Quand j'serai K.O.,
Descendu des plateaux d'phono,
Poussé en bas
Par des plus beaux, des plus forts que moi, »
Quelques notes de la chanson de Souchon. J'ai arrêté ce que je faisais.
Il y a dans cette chanson une fatigue que je ne sais pas bien nommer. Pas une fatigue du corps. Plutôt celle de quelqu'un qui a beaucoup couru sans savoir pourquoi, et qui s'en rend compte en plein milieu de la course. Une fatigue presque tendre.
C'est en l'écoutant que j'ai pensé à Jean-Mark.
Jean-Mark, la première fois qu'il a vu une image générée par ChatGPT, il a failli appeler quelqu'un. Parce que ce genre de chose, ça ne se garde pas pour soi.
C'était une image bizarre. Les mains ratées, comme toujours à l'époque. Une lumière pourrie, comme on n'en avait plus vu depuis les années 80. Mais il y avait quelque chose dedans.
Jean-Mark a regardé ça longtemps.
Il a pensé : et si on pouvait faire ça avec des noms. Et puis avec des montages visuels. Et puis avec de la poésie. Et puis, et puis.
Ce premier soir, il a passé trois heures à générer des images qu'il n'utiliserait jamais, pour des projets qui n'existaient pas encore. Il était heureux comme il ne l'avait pas été depuis longtemps devant un écran. Jean-Mark n'avait même pas envie de penser au business. Son atelier venait de tripler de taille. Et toutes les portes étaient ouvertes.
Pendant quelques mois, Jean-Mark a vécu dans cet état.
L'état de quelqu'un qui explore sans carte. Qui entre dans une pièce, en trouve trois autres, oublie pourquoi il était venu.
Il notait tout. Il avait des dossiers pour ses dossiers. Des projets dans tous azimuts.
Et puis les discours ont commencé.
Les experts qui n'existaient pas six mois plus tôt et qui parlaient avec l'autorité de ceux qui ont tout compris. Chaque semaine, la confirmation que si vous n'aviez pas encore essayé ce nouvel outil, vous étiez déjà en retard.
Jean-Mark n’aime pas être en retard.
Les bons prompts. Les meilleurs prompts. Le meilleur LLM. Les IA dédiées. Puis les agents. Puis les modèles qui venaient de sortir et qui rendaient obsolètes ceux qu'il avait appris la semaine précédente. Il avait entamé un nouveau projet créatif par jour et restructuré sa façon de travailler trois fois dans le même temps.
Jean-Mark déteste manquer quelque chose.
Deux ans plus tard, le navigateur de Jean-Mark ressemble à quelque chose qu'on ne montre pas aux gens.
Des dizaines d'onglets ouverts depuis si longtemps qu'il ne sait plus pourquoi. Des articles dans un dossier « à lire ». Des notes vocales jamais réécoutées. Des captures d'écran par dizaines.
Son cerveau fonctionne pareil.
Il continue de créer, bien sûr. Il est même devenu plus rapide, plus efficace sur des tâches qui lui prenaient autrefois une demi-journée. Mais une légèreté s'est absentée sans prévenir.
Sa tête est devenue une immense salle des machines.
Tout fonctionne. Mais tout fait du bruit.
« I'll be down,No more,
the old dancing music sound.
All day long in my gown,
When I will be down. »
C'est à ce moment-là, absorbés tous les deux dans la chanson de Souchon, que Jean-Mark a levé les yeux vers moi.
On s'est regardés sans rien dire. Et on a pris une inspiration au même moment.
Le cerveau a besoin de respirer. On le sait. On l'oublie vite.
Jean-Mark n'a pas arrêté l'IA.
Il n'a pas fait un post pour annoncer qu'il prend du recul, ni acheté un carnet en se jurant de tout changer.
Il a juste décidé, discrètement, de ne plus courir après chaque annonce. D'accepter de manquer des choses. Parce qu'être créatif, c'est aussi savoir canaliser le bruit autour de soi pour laisser naître les idées. Laisser apparaître ce qu'on ne cherchait pas.
Un soir de cette semaine-là, il a fermé son ordinateur avant d'avoir fini.
Il est sorti.
Il a marché sans destination. Il a regardé une vieille affiche à moitié décollée sur un mur. Il a lu le mot qui restait visible.
Un seul mot.
Il ne l'a pas noté. Il n'a pas pris de photo. Il a juste continué à marcher, avec ce mot quelque part dans la tête, qui a commencé à faire des associations tout seul, sans qu'il lui demande rien.
C'était une bonne idée.
Elle n'avait eu besoin ni d'un prompt, ni d'un modèle, ni d'une automatisation.
Juste d'un peu de pluie. D'une affiche abîmée. Et d'un cerveau qu'on avait enfin laissé respirer.



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