Le jour où Jean-Mark a présenté un nom qu’il n’avait jamais prononcé à voix haute
- Julie Chwarzcianek
- 6 mars
- 2 min de lecture

Il y a des moments dans la vie d’un projet de naming où tout est parfaitement maîtrisé.
La stratégie est solide. Le territoire créatif est clair. La shortlist est élégante.
Jean-Mark était plutôt fier de lui ce jour-là.
Après plusieurs semaines de travail stratégique, d’explorations créatives et de vérifications juridiques, il avait trouvé le nom parfait pour une start-up tech.
Un néologisme.
Court. Distinctif. International.
Dans sa tête, tout fonctionnait parfaitement.
Il le voyait déjà, en haut de l’affiche… dans des conférences à San Francisco, dans des podcasts de fondateurs, ou sur la scène du Web Summit.
Il avait même pris le temps de le prononcer plusieurs fois, seul dans son bureau.
Avec son meilleur accent anglais.
Ça sonnait incroyablement bien.
Le jour de la présentation arrive.
Salle de réunion. Slides impeccables. Un peu de tension, mais une certaine confiance.
Jean-Mark déroule la stratégie, explique les territoires créatifs, présente les premières pistes.
Puis arrive le moment du nom favori.
Le slide apparaît.
Le nom est là.
Minimaliste. Bien posé dans l’espace.
Jean-Mark prend une inspiration.
Et il prononce le nom.
Mais cette fois, il le lit comme il est écrit. À la française.
Parce que le slide présente d’abord une variante francophone du système de marque. Et le cerveau suit naturellement l’ordre de lecture.
Et là…
Silence.
Ce qui sonnait comme une start-up californienne dans son bureau vient soudain de virer au calembour.
La licorne vient de se transforme en crapaud. ( pour vous faire une idée imaginez un scénario NIKE / NAÏ KI / NIQUE ou E-TRON / ETRON )
Le nom n’a pas changé.
Mais la prononciation, elle, vient de changer tout le paysage mental. ( et là on ne parle pas de contresens ou de traduction )
C’est un piège classique du naming.
On travaille énormément sur l’écrit.
C’est même pour cela qu’on parle de verbal design.
On compose les lettres comme un designer compose une forme :
équilibre visuel
rythme des consonnes
respiration des voyelles
lisibilité typographique
potentiel graphique
Mais une marque ne vit pas uniquement sur un écran ou sur un packaging.
Elle vit aussi :
dans les conversations
dans les réunions
dans les pitchs
dans les recommandations
dans les appels téléphoniques
Bref, dans la bouche des gens.
Et à l’oral, surtout avec les néologismes, tout peut changer :
l’accent
la langue de projection
la syllabation
l’intonation
Un même nom peut devenir :
très premium en anglais
parfaitement banal en français
ou soudain… complétement absurde
Depuis ce jour, Jean-Mark a ajouté une petite règle à son processus.
Avant toute présentation client, il fait toujours un petit test.
Il prononce chaque nom :
en français
en anglais
parfois dans une troisième langue
À voix haute.
Dans la pièce.
Comme s’il le présentait vraiment.
Parce qu’en naming, un nom ne se juge pas seulement avec les yeux.
Il faut aussi l’entendre vivre.
Et parfois, c’est précisément ce moment-là qui révèle la vérité d’un nom.
Ou évite un grand moment de solitude en salle de réunion.



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